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Extrait de « La découverte de l’esprit, la genèse de la pensée européenne chez les Grec », Bruno Snell, p.269- 270

« Iliade,15, 615 : « Hector sonda, pour les briser, les lignes ennemies, cherchant les rangs les plus serrés, les armes les plus belles. Mais il ne put les briser. Tous tenaient bon, massés comme un rempart, comme un rocher qui résiste aux vifs assauts des bourrasques sonores et des énormes flots qui viennent déferler sur lui. »

À l’origine de ces comparaisons se trouvent des verbes employés de façon métaphorique : exciter, attaquer, déferler, résister, etc. Non que ces comparaisons s’épuisent dans le trop fameux tertium comparationis, car les associations dépassent de loin le point de départ de la comparaison; c’est même dans la richesse des associations, dans la beauté et justesse du rapprochement de traits individuels éloignés que réside l’art des comparaisons homériques. Mais cela ne touche pas à l’aspect fondamental, à savoir qu’un récit (ici celui d’une action humaine) nécessite la comparaison pour être « parlant ».

Que l’image du rocher serve à faire comprendre un comportement humain , donc qu’un objet inanimé explique une manifestation de la vie, repose sur le fait que cet objet inanimé est considéré de façon anthropomorphique : l’immobilité de la falaise contre laquelle viennent se briser les vagues est interprétée comme une résistance, de la même façon que l’homme résiste fermement dans le danger. Cette relation d’interdépendance, où un comportement humain est interprété grâce à un élément lui-même interprété par ce même comportement humain, est valable pour toutes les comparaisons homériques, même pour les métaphores authentiques, et, de façon générale, partout où l’homme « comprend » quelque chose. Il est donc déjà délicat de dire que le rocher est considéré de façon « anthropomorphique » – il faudrait de plus ajouter que l’homme ne peut considérer le rocher de façon anthropomorphique que parce qu’il considère lui-même de façon « pétromorphique », qu’il ne prend conscience de son comportement qu’en interprétant le rocher en fonction de l’être humain, ce qui lui permet de trouver l’expression adéquate pour le décrire. Pour comprendre les comparaisons, il est fondamental de se souvenir que l’homme ne perçoit et ne se comprend lui-même qu’à travers cet écho. »

 

« On voudrait pouvoir concevoir d’où vient l' »homme », pour savoir ce qu’il est ; d’où viennent aussi bien l’art que l’existence.
Non pas donc sous la figure mythologique d’un Évènement, en invoquant une causalité qui, dans son principe, toujours échappe. Non pas en recourant à la commodité de la Coupure et d’un grand Commencement. Fiction d’un début premier : faiblesse de toute « création ». Mais de façon qui soit strictement immanente et sans trahir le caractère processuel de l’expérience – en même temps qu’on en reconnaît la nouveauté possible.
Car en quoi ce qui est devenu l’homme, par déviation du sein même de l’évolution de la vie sur terre, a-t-il dû de pouvoir émerger et d’ouvrir un écart d’avec la nature? À quoi aussi ce qu’on appelle la conscience, par désadhérencee vis-à-vis du monde, a-t-il dû de pouvoir s’affirmer et d’introduire, en fissurant la cohésion de ce monde, ce qu’y s’y déploiera en liberté? »

François Julien, « Dé-coïncidence, d’où viennent l’art et l’existence« 

« Einstein définit la mystique comme « la capacité de s’abîmer dans le respect et de rester interdit d’admiration ». L’existence humaine se justifie par cette stupéfaction radicale. Voilà ce que nous avons à faire. Cette tâche mystique exige de surmonter la tentation de considérer la vie comme allant de soi. Le frémissement respectueux qui saisit l’être devant l’extraordinaire beauté des choses interdit l’attitude blasée de celui. qui prends tout pour acquis. L’émerveillement précède la foi, il en est la condition sine qua non. La bible parle de la « crainte » que Dieu inspire, mais ce mot n’est que la traduction approximative d’un terme hébreu qui évoque d’avantage un émerveillement qu’une peur véritable. Heschel l’explique très bien. L’émerveillement est le début de la sagesse; il contient un élément de terreur car l’univers qui nous a donné  naissance est terrifiant. Cependant cette peur n’est pas celle qui naît du sentiment commis par une faute mais celle qui naît du sentiment de stupeur et de vénération craintive devant le spectacle grandiose de notre existence, devant l’incroyable chance qui nous est donné de participer à l’immense jeu dramatique qui se déroule depuis quinze milliards d’années. La « crainte » surgit de la satisfaction radicale dont notre vie est imprégnée. Si la sagesse commence par l’émerveillement, c’est aussi le point de départ de la mystique de la création. »